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Excellences, Altesses, messieurs et mesdames.



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 Départ de Somorkonde

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Feodor V. Pojarski



Nombre de messages : 347
Date d'inscription : 06/09/2008

MessageSujet: Départ de Somorkonde   Jeu 26 Fév 2015 - 19:08

Somorkonde, 25 février 1915


La cour du Sultan respirait. L’invasion livadienne, qui semblait partie pour tout balayer sur son passage et annexer le Kaukaze, s’était interrompue, pour des raisons que les conseillers du Sultan ignoraient.

C’était donc avec soulagement que le vizir Nazzim Khan, fidèle tuteur du Sultan Mehmet XXVIII, se rendit ce matin là dans les appartements du Russlave qui commandait la division étrangère de l’armée du Sultan.

Au cours de l’année écoulée, la division étrangère avait été une bénédiction pour le Sultanat du Kaukaze. Composée de Russlaves, de Cosaques et de barbares venus de tous les protectorats impériaux, la division, forte de 3.000 hommes, avait été de tous les combats contre l’occupant jatonnais, jusqu’à ce que celui-ci finisse par s’avouer vaincu, grâce à l’aide opportune d’un corps expéditionnaire edoranais.

Pour être honnête, Nazzim Khan devait bien avouer que la division étrangère constituait la seule unité digne de ce nom de l’armée kaukazienne, le reste étant composé de conscrits incapables de manier un fusils ou de montagnards qui pratiquaient leur propre guérilla sans se soucier des ordres de Somorkonde.

Quand on avait appris que l’armée du nouvel homme fort de l’Orient, le prince de Livadia, marchait sur le Kaukaze, Nazzim Khan avait craint le pire, et avait ordonné à la division étrangère de se préparer à défendre le Sultan et la Citadelle rouge contre l’envahisseur.

Mais, en raison d’événements qui dépassaient de loin l’entendement de la petite cour du Sultan, le prince de Livadia avait renoncé à son offensive et battu en retraite vers le nord.

C’était la raison pour laquelle le soulagement prédominait chez Nazzim Khan alors qu’il se frayait un passage dans les couloirs sombres des appartements du bey de la division étrangère.

Un soulagement mêlé de crainte. Le vieux vizir n’entrait jamais chez le bey sans ressentir de désagréables frissons courir le long de sa nuque. Pour être honnête, le bey… le bey était un monstre. Un allié qui avait rendu de précieux services, certes, mais un monstre tout de même.

Nazzim Khan finit par pénétrer dans le salon du bey. La pièce était plongée dans l’obscurité, rendue encore plus lourde et pesante par les rares bougies qui étaient censées l’éclairer.

Le vieux vizir devinait la forme du bey face à lui, assit à l’orientale. Quelque part sur sa gauche, le vizir entendit des gémissements incompréhensibles : ils provenaient de l’officier jatonnais que le bey avait capturé plusieurs mois avant et qu’il avait fait enfermé dans une cage de fer, afin de voir, selon ses propres mots « combien de temps il mettrait avant de parvenir à se suicider, et surtout comment il y parviendrait ». Quelques semaines, plut tot, le jatonnais avait essayé d’en finir en se sectionnant la langue avec ses propres dents, mais le bey avait fait quérir les chirurgiens de la division qui avaient « sauvé » l’animal domestique de leur chef.


- P…prince, murmura Nazzim Khan, ne sachant pas si le bey était éveillé ou non.
- Qu’y a-t-il, mon vieil ami ? répondit la voix glacée du bey.

Nazzim Khan pris son courage à deux mains pour poursuivre :
- Vous savez que les hommes du nord ont battu en retraite… Tout danger est écarté pour le moment… Sa Sublime Splendeur… Sa Sublime Splendeur vous remercie de vos loyaux services… et…
- Et ? répondit la voix
- Et… vous fait parvenir ce pli, poursuivit le vizir, tendant à l’aveuglette devant lui un télégramme plié dans sa main.

Le vizir sentit du mouvement devant lui, quelque chose arracher le télégramme de sa main, et subitement ce fut la lumière, aveuglante.

Le bey se tenait à côté de la fenêtre, dont il avait brutalement arraché le lourd rideau qui la couvrait. Il lisait le télégramme, un sourire aux lèvres. Il avait les yeux injectés de sang et semblait ne s’être ni lavé ni rasé depuis deux semaines. Ayant achevé sa lecture, il se retourna vers Nazzim Bey, et lui dit :

- Tu ne vas pas le croire, vieille baderne. Je suis nommé au Conseil de Régence par la nouvelle Tzarine. On me rappelle à Gornograd !

Nazzim Khan ignorait de quoi il retournait, mais cru prudent de sourire avec approbation, car la nouvelle semblait manifestement amuser grandement le bey. Celui-ci se retourna vers la porte qui donnait sur le couloir et hurla :
- Innokenti Gavrilovitch !

Un officier bedonnant et barbu portant un uniforme russlave élimé fit son apparition. Il était visiblement fin saoûl.

- Innokenti Gavrilovitch, poursuivit le prince, je te confie la division. Je suis attendu à Gornograd.
Le dit Innokenti Gavrilovitch, une lueur d’incompréhension dans les yeux, demanda :
- À Gornograd, mais, p-pourquoi faire, vot’ Haute Noblesse ?

- Pour sauver la Russlavie, pardi !

Alors que sur ces mots triomphants le prince s’apprêtait à sortir, il s’arrêta sur le pas de la poste, l’air d’avoir oublié quelque chose :
- Oh, et, Innokenti Gravilovitch, n’oublie pas de nourrir mon singe en mon absence.

_________________
Prince Feodor Vassilievitch Pojarski
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